La maladie alcoolique est-elle en partie génétique?

Dans notre pratique clinique quotidienne, nous sommes obligés de constater que, dans bien des cas, le patient alcoolique compte parmi ses ascendants ou collatéraux des personnes souffrant également de cette maladie. On pourrait se demander si cette observation est due au seul hasard, à des facteurs environnementaux communs (pays ou région, éducation, métier, etc.), à des facteurs biologiques, ou bien à une combinaison de tous ces paramètres.

Une seconde constatation est que tout le monde n’est pas égal devant l’alcool. En effet, certains consommateurs excessifs vont rapidement glisser vers la dépendance alors que d’autres, à quantité d’alcool comparable, n’atteindront pas ce stade. Nous avons tous connu de gros buveurs qui, devant les avertissement d’un médecin envers la grosseur de leur foie ou les piteux résultats de leur analyse sanguine, réduisent ou stoppent du jour au lendemain leur consommation d’alcool. Pas forcément de gaieté de cœur certes, mais ils y parviennent, signe qu’ils ne sont pas dépendants. Et, contrairement aux idées reçues, même s’ils continuent à boire de façon excessive, ces derniers ne développeront sans doute jamais la maladie alcoolique (ce qui ne les met toutefois pas à l’abri des conséquences somatiques de leur consommation abusive – cirrhose du foie, hypertension, polynévrites, etc…).

Les premières questions résultant de ces constations sont :

  • La maladie alcoolique a-t-elle une origine en partie génétique ?
  • Si oui, les facteurs génétiques sont-ils héréditaires (transmis par les parents) ou bien résultent-ils d’anomalies intervenant au cours de la division cellulaire ?
  • Concernent-ils directement la maladie alcoolique ou bien des facteurs biologiques ou psychologiques favorisant cette maladie ?
  • Déterminent-ils la maladie de façon absolue ou bien constituent-ils seulement des facteurs de vulnérabilité qui ne s’exprimeront au cours de la vie que dans certaines conditions ?

Transmissibilité de l’alcoolisme

  • Une étude portant sur plus de six mille patients a révélé qu’un malade alcoolique sur trois comptait au moins un alcoolique parmi ses parents.
  • Certaines études prospectives ont mis en évidence que les enfants issus de parents alcooliques avaient un risque deux fois plus élevé de devenir dépendants à l’alcool ou à d’autres substances.

L’observation d’une corrélation familiale importante n’est toutefois pas une preuve d’une transmission génétique de la maladie. Il est bien entendu reconnu que l’environnement familial jouera un rôle important dans le futur comportement de l’enfant envers l’alcool. Dans ce cas, il s’agira d’une transmission culturelle et non pas génétique.

Pour différentier les deux types de transmission, la recherche s’est intéressée à l’études de jumeaux mono et hétérozygotes, de demi-frères et sœurs et d’enfants adoptés.

Les études

Les études de jumeaux comparent les corrélations pour l’alcoolisme entre jumeaux monozygotes (vrais jumeaux) et dizygotes (faux jumeaux). Si la corrélation est significativement supérieure chez les monozygotes, la piste de la transmission génétique sera confirmée. La plupart des études publiées à ce jour confirme cette hypothèse, avec des taux de concordance selon les études entre 53 et 68% pour les vrais jumeaux et entre 18 et 41% pour les faux.

Les études portant sur les demi-frères/sœurs confirment l’hypothèse d’un facteur génétique dans le développement de la maladie alcoolique : 65 % des demi-frères (sœurs) qui souffrent d’alcoolisme ont un parent commun alcoolique, contre 20 % seulement des demi-frères (sœurs) non alcooliques.

Les études d’adoption ont permis de distinguer les facteurs génétiques des facteurs environnementaux. Elles révèlent qu’un enfant adopté ayant un parent biologique alcoolique aura un risque accru de développer cette maladie :

  • Une étude portant sur une cohorte d’enfants séparés de leurs parents à l’âge de six semaines a montré que 18 % d’entre eux dont un parent biologique était alcoolique avaient développé la maladie contre 5% dont les parents ne présentaient pas de problème d’alcool.
  • D’autre part, l’étude a révélé que les enfants de parents alcooliques, élevés dans leur famille biologique ou en dehors, présentaient un risque trois à quatre fois plus élevé de devenir alcooliques que des enfants issus de parents non alcooliques
  • Certains psychanalystes ont avancé l’hypothèse que la transmission de la maladie pourrait également être psychique et non génétique, à savoir gravée dans l’inconscient des enfants pendant leur vie intra-utérine et périnatale, amenant ceux-ci à reproduire le comportement de leurs parents biologiques par rapport à l’alcool.

Les études sur la descendance de jumeaux

Etudier le statut alcoolique des enfants issus de jumeaux monozygotes ou dizygotes a permis de faire la distinction entre héritage génétique et héritage environnemental. Basée sur des entretiens psychiatriques structurés avec les enfants et leurs parents, une grande enquête (Jacob & coll.) a notamment mis à jour les résultats suivants (les auteurs ont fait la distinction entre consommation abusive d’alcool et dépendance) :

  • Comme attendu, les enfants issus d’un jumeau monozygote ou dizygote dépendant à l’alcool avaient un risque significativement supérieur de développer la maladie que des enfants issues d’un père non alcoolique.
  • Par contre, les enfants d’un jumeau monozygote non alcoolique dont le frère était dépendant à l’alcool n’a pas plus de risque que si les deux jumeaux étaient non alcooliques.

Ces observations alimentent l’hypothèse que l’environnement familial joue un rôle très important dans le comportement des enfants par rapport à l’alcool. En effet, un environnement où les parents ne sont pas alcooliques peut influencer favorablement le comportement futur d’enfants pourtant fortement prédisposés génétiquement.

Comme la clinique nous l’avait déjà appris, la maladie alcoolique ne dépend pas d’un seul facteur mais est au contraire multidimensionnelle. On parle de maladie bio-psycho-sociale, c’est-à-dire provoquée et entretenue par des facteurs à la fois biologiques (notamment génétiques), psychologiques et environnementaux.

Les facteurs biologiques et notamment génétiques pourraient expliquer que certaines personnes soient prédisposées à développer la maladie alcoolique. Cela ne signifie pas que ce soit la maladie elle-même qui soit déterminée génétiquement, mais seulement une certaine fragilité qui, elle, serait héréditaire. Les facteurs psychologiques et environnementaux seront déterminants dans le développement ou non de la maladie. Ce qui pourrait expliquer que des jumeaux monozygotes, partageant donc le même patrimoine génétique, puissent être discordants quant à la maladie alcoolique. Peut-être que le jumeau qui développera la maladie aura un parcours et des événements de vie différents de son frère, l’amenant à augmenter sa consommation d’alcool. Compte-tenu de sa prédisposition génétique, cette augmentation pourrait à son tour être déclencheur de la maladie, contrairement peut-être à ce qu’il se passerait chez des sujets non prédisposés.  Selon la formule célèbre, « ne devient pas alcoolique qui veut ».

C’est sans doute à ce niveau que la transmission culturelle jouera un rôle important. Les sujets prédisposés qui n’auront pas été confrontés à une consommation d’alcool abusive dans leur famille (par exemple enfants issus de parents alcooliques adoptés par famille non touchée par ce problème) auront probablement moins tendance à recourir à l’alcool pour gérer leur état d’humeur face à des événements de vie positifs ou négatifs.

Il est probable également que la vulnérabilité transmise puisse ne pas concerner directement l’alcool mais d’autres psychopathologies (dépression, bipolarité, autres addictions, personnalités difficiles, etc.) favorisant la consommation d’alcool.

D’autres articles viendront bien-sûr tenter d’étayer ces hypothèses.

Résumé : De nombreuses études sur les jumeaux (monozygotes et dizygotes), sur les demi-frères/sœurs et sur les enfants adoptés ont montré que la maladie alcoolique a une composante génétique transmise. Cette héritabilité ne détermine pas la maladie mais une prédisposition à la développer, c’est-à-dire une plus grande vulnérabilité face au risque de dépendance. Nous ne sommes donc pas tous égaux biologiquement face à la consommation d’alcool. La transmission culturelle ainsi que les ressources psychologiques du patient et les facteurs environnementaux qui accompagnent son parcours de vie joueront également un rôle essentiel en permettant à certaines personnes fortement prédisposées génétiquement de ne pas développer la maladie alors que d’autres en seront victimes. L’héritabilité ne concerne sans doute pas uniquement le problème d’alcool mais toute psychopathologie favorisant une consommation accrue du produit.

Source : Peut-on parler d’une transmission génétique de l’alcoolisme ? Elisabeth Duchêne & coll., ERES, 2011, p21-44

Par souci de simplification, les références des études n’ont pas été citées, elles le seront dans la version détaillée.

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